Rien ne s’oppose à la nuit : roman douloureux et adieu échappatoire

Publié le par Poppilita

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Dans “Rien ne s’oppose à la nuit », Delphine de Vigan raconte sa mère a la troisième personne. Et même quand elle, sa fille,  prend part au récit, elle continue de l’appeler par son prénom. Ce parti pris narratif donne le ton ambivalent de ce témoignage bouleversant. Delphine de Vigan veut aimer sa mère. Malgré tout. En souvenir des bons moments et malgré les mauvais. En dépit des abandons, des chantages et des douleurs pernicieuses qu’elle porte encore en elle dans le fardeau des souvenirs. Delphine de Vigan aurait voulu que sa mère ne meure pas, elle aurait voulu ne pas la retrouver, vidée de son sang, la radio allumée comme ultime signe d’un quotidien étouffé à jamais, un matin ou elle allait simplement vérifier que tout allait bien.

Dans cette difficile entreprise de faire taire les sentiments mêlés qui la traversent, Delphine de Vigan se lance avec bravoure, se frayant un chemin littéraire entre mythe familial, morts prématurées, soupçon d’inceste, et autres joies familiales trop bruyantes. Pour ne jamais oublier sa maman, pour donner à voir cette très belle femme malade qui lui a donné naissance, Delphine de Vigan raconte sa vie comme un roman du début à la fin. Cependant, à certains moments, comme dans un souffle de petite fille, elle reprend la main et répète au lecteur qui ne l’avait pourtant pas oublié que cette femme n’est pas un simple personnage de roman mais bien sa maman à elle.

Delphine de Vigan entrecoupe son récit de détails sur la démarche entreprise pour rassembler les éléments nécessaires à la reconstitution du récit, recueil de témoignages des nombreux frères et sœurs de sa mère et de quelques proches. Derrière les faux semblants, elle enquête pas à pas, en espérant que comprendre l’aidera à surmonter, dans cette famille contaminée par un déterminisme insoluble.  Elle témoigne aussi des souffrances ressenties tout au long de l’écriture. Delphine de Vigan somatise et, comme elle souffre, elle se libère au fil des pages de la culpabilité. Et de l’amour aussi. Ce témoignage c’est son remède au drame, c’est un philtre d’amour sensible qui fait vivre sa mère au-delà de sa disparition.

On referme le livre emporté oui, mais avec le poids d’une question terrible posée à plusieurs reprises mais à laquelle, par pudeur certainement pour ses propres enfants, l’auteur n’apporte jamais de réponse : Peut-on ne pas transmettre à ses enfants les angoisses qui nous ont fait grandir ? Peut-on ne pas reproduire, à l’identique ou dans l’excès inverse, les traitements maladifs subis dans l’enfance ? Dans une famille malade, les futures générations peuvent-elles véritablement être saines ? Ou peut-être simplement, s’en sortir ?

Publié dans Entre les pages

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Leiloona 27/06/2012 15:11


Il y a effectivement des questions qui restent sans réponse, trop difficiles d'y répondre sans doute ... Du moins quand on a des enfants, il vaut mieux se dire qu'on leur donne le meilleur de
nous-mêmes ... Sinon on n'a pas fini de se poser des questions. ;)

anne(tte) 13/06/2012 16:19

Très joli article, qui décrit le livre avec beaucoup de subtilité... Il est vrai que certaines questions évoquées sans doute avec pudeur laissent entrevoir encore d'autres drames pour une famille
qui en a connu beaucoup...
Pour répondre à la question de la fin, j'espère qu'il est possible de ne pas transmettre les traumatismes, de se construire malgré tout. Un très joli livre sur la résilience le décrit : "Guérir de
son enfance", de Jacques Lecomte. Il est bien plus accessible que ceux de B.Cyrulnik (que je trouve très durs à lire) et rappelle très justement que si beaucoup de parents maltraitants ont été
maltraités dans leur enfance, l'inverse n'est pas vrai: la très grande majorité des enfants maltraités devient des parents aimants qui prennent soin de leur enfant... sans doute au prix d'un
douloureux travail personnel, (un peu comme celui qu'on retrouve dans le livre ?).
En tous cas, merci du passage chez moi. :)